Chapitre 6 : « Muguet. »

Quand je l’ai vue alitée sur ce lit d’hôpital, j’ai eu mal. Mal d’avoir pu croire un instant que cela aurait pu me laisser insensible. Mal de ne pas avoir pris conscience plus tôt de tout l’amour que je leur portais. Eux qui nous avaient tant aimés. Leur infinie gentillesse aurait dû leur donner droit à la vie éternelle ici-bas. Aujourd’hui, j’ai l’amer sentiment de leur avoir laissé tout me donner, mais de ne jamais avoir pris la peine de leur rendre. Je les aime depuis toujours, mais ne le comprends que maintenant.

Je vous aime.

La première fois que l’on m’avait annoncé une triste nouvelle, cela ne m’avait pas tellement atteint. D’ailleurs, lors de la cérémonie, j’avais piqué un fou rire. Cette antipathie dont je faisais preuve me troublait énormément. Les personnes à qui j’en avais parlé m’assuraient que les réactions différaient selon les gens et que nous n’extériorisions pas tous de la même manière. Depuis ce jour, je ne sais plus comment réagir face à ces sujets sensibles.

La deuxième fois que j’y ai été confronté, j’étais au lycée, à quelques jours du bac. A cette époque, j’avais la chance de pouvoir travailler en parallèle de ma scolarité. Cela me permettait de financer toutes les choses qui n’étaient absolument pas essentielles. Je devais donc régulièrement refuser de passer des soirées avec mes amis afin d’être suffisamment en forme pour bosser le lendemain. C’est pour cela que je n’avais pas pu être avec lui le soir de l’incident.

Je me rappelle cette fois où il était venu me voir chez moi alors que mes parents étaient absents. Nous avions fumé un joint et refait le monde. Ce soir-là, il m’avait demandé de lui faire écouter mes compositions. Je me rappelle son regard planté dans le vide, concentré sur le son qui jaillissait des écouteurs. Euphorique, il avait tourné la tête en s’exclamant avec énormément de sincérité qu’il adorait ce que je faisais et qu’il fallait tout faire pour que ça marche. C’était une personne bienveillante, toujours en train de plaisanter. Nous ne nous connaissions pas depuis longtemps, mais je pense que lui comme moi apprécions passer du temps ensemble.

Alors qu’il était midi et que je rentrais manger chez moi, j’ai senti mon téléphone vibrer. C’était un des amis de la bande avec laquelle j’avais refusé de sortir la veille. Le connaissant, il m’appelait certainement pour me raconter leurs exploits de la soirée. C’était un farceur, mais surtout quelqu’un d’authentique. Un petit blondinet au sourire cloué au visage. Le genre de personne sans embrouille, inspirant très naturellement la sympathie de tous.

Comme nous en avions l’habitude, j’avais décroché et débuté la conversation téléphonique par une blague stupide. Seulement, au bout du fil, j’entendais une personne en détresse. Il parlait avec une voix stridente et d’une manière tout à fait inintelligible. Je lui avais calmement demandé de me répéter ce qu’il venait de me dire. Il s’était exécuté, j’avais compris, puis raccroché. Je n’ai aucun souvenir des heures qui ont suivi, seulement que je n’étais pas retourné travailler.

Propulsé au fond de moi-même, j’étais sous le choc. Je venais de tomber dans un trou sans fond. En gros, je n’avais pas mal, mais je n’allais pas bien. Une fois de plus, je me sentais idiot de ne pas être en mesure d’exprimer mes émotions avec sincérité. Je me sentais coincé entre ce que je ressentais et ce qu’il fallait ressentir. Un sentiment d’imposture et de honte. Tout le monde pleurait, moi non. Pourtant ils n’étaient pas plus proches de lui que je ne pouvais l’être, ils l’étaient même -souvent- moins.

Quelques jours plus tard, je retrouvais notre bande d’amis au crématorium pour lui dire au revoir. C’était la première fois que j’y allais. Nous attendions devant une pièce dans laquelle nous entrions chacun notre tour afin de lui parler. Une fois entré, je m’étais assis sur une chaise à ses côtés. Il se dégageait de son cadavre une forte odeur de muguet. Je ne savais pas quelle attitude adopter, mais je me souviens lui avoir parlé d’une manière très théâtrale, comme si les gens qui étaient à l’extérieur pouvaient m’entendre. Je ne voulais pas être jugé d’insensible et c’est pour cette raison que je suis resté bien plus longtemps que je ne pouvais le supporter. D’ailleurs, je n’ai jamais digéré la vision horrifique de ce défunt ami au visage figé, sans-vie et d’une pâleur à faire froid dans le dos.

Cher lecteur, la suite de cet épisode est certainement l’un des plus gros fardeau de ma vie puisqu’il correspond exactement au moment où j’ai commencé à me dire que je n’étais pas une bonne personne. Tu ne comprendras probablement pas comment quelqu’un de normalement constitué peut réagir de la sorte, mais j’en suis certain : je dois te faire ces révélations.

Merci de me lire,

Raphaël.

Si tu souhaites être averti-e de la suite de cette histoire, ça se passe ici :

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