Chapitre 5 : « Hématome. »

Nous avons certainement tous dans nos têtes un moment que nous avons vécu étant enfant, dont nous nous rappellerons éternellement. Cela peut-être une phrase, une image, une sensation ou peut-être les trois. Pour ma part, je me souviens de ce jour où tout s’est écroulé. Il faisait beau et j’avais chaud. Elle était vêtue de blanc et me tenait la main, lui marchait loin devant. Ce que j’avais entendu m’avait sonné, mais j’avais encaissé.

Cette année-là, je vivais mon premier amour. Trop timide pour aller lui parler, j’avais décidé de lui écrire une lettre. Je l’avais rédigée la veille avec ma mère qui m’avait soumis l’idée d’écrire sur l’enveloppe « pour l’ange à trois ailes », en raison de ses initiales (L.L.L.). Ca lui allait plutôt bien. Je la vois encore jouer de la flûte sous ses cheveux blonds. C’était une bonne élève. Elle était calme et appliquée. Très honnêtement, je n’étais pas du tout au niveau. Pour ma part, j’étais un gamin agité et médiocre en classe. De plus, je subissais régulièrement les moqueries de mes camarades en raison de mon surpoids et j’en souffrais.

Pour maximiser les chances de la conquérir, je m’étais donné à fond. L’enveloppe était rouge et légèrement parfumée. Comme je savais qu’elle adorait cela, j’avais écrit mes desseins sur une feuille Diddl. Pragmatique, j’avais dessiné les cases à cocher « oui » et « non » afin qu’elle réponde à la question qui tue : « Veux-tu sortir avec moi ? ». Plus encore, j’avais ajouté une ligne avec la mention :

« Si non, pourquoi : _________________________ ».

Si d’un coup de stylo elle avait décidé de valider cette déclaration, j’avais prévu de lui donner une paire de boucles d’oreilles argentées avec de grosses pierres rouges que j’avais volées à ma mère, rangées dans une bourse en velours que j’avais prise à mon frère. Généreux, n’est-ce pas ?

Le jour J, j’avais attendu la récréation pour lui donner ma lettre dans le couloir. Le moment venu, je m’étais approché d’elle en tremblant et rouge de honte. Je lui avais tendu l’enveloppe, en bredouillant quelque chose d’incompréhensible, puis étais parti le plus rapidement et le plus loin possible.

Plus tard dans la journée, une de ses copines était venue vers moi complètement hilare pour me remettre sa réponse. Pour la lire, je m’étais isolé dans la cour. Je me souviendrai toute ma vie de ce que j’avais ressenti en l’ouvrant. C’était écrit en rouge. C’était clair, net et sans appel : « Non, car tu es moche, gros et con ». Mes camarades au loin me pointaient du doigt et gloussaient. C’était méchant et humiliant. Tout mon monde s’écroulait.

Dans le même temps, ça n’allait pas fort à la maison… Quelques jours avant, j’avais demandé à mon professeur s’il pouvait m’acheter des fleurs pour que je puisse les offrir à ma mère. Ainsi, je lui aurais fait croire qu’elles venaient de mon père, tu vois le tableau ? En réalité, il s’agissait seulement d’histoires d’adultes, mais ma jeunesse ne me permettait pas de le comprendre.

Ce souvenir, peut-être banal, fait partie des événements qui influenceront énormément la suite de ma vie. Tu te dis peut-être que tout cela n’était pas si grave, mais comment faire lorsque l’on se sent aussi mal à l’école, que chez soi ? Aussi mal avec les adultes, qu’avec les enfants ? Aussi mal avec les garçons, qu’avec les filles ? Comment faire lorsque la seule image que tu as de toi est celle du petit gros agité, médiocre et loin d’être au niveau ?

Merci de prendre le temps de lire tout cela. Ca me fait du bien.

Raphaël.

P.-S. : T’inquiète maman, je t’ai rendu ce que je t’avais volé. Pareil pour toi frérot !

Si tu souhaites être averti-e de la suite de cette histoire, ça se passe ici :

7 réflexions au sujet de “Chapitre 5 : « Hématome. »”

  1. Je ne sais pas tellement ce que je fais là. Je suis mitigée entre une curiosité malsaine de découvrir qui tu es à travers ces textes, alors qu’en réalité il suffirait de t’envoyer un message pour discuter, et mon simple amour de la lecture. En réalité ça me gêne et me donne l’impression de lire en cachette un journal que j’aurai volé.

    Je ne comprends pas, je ne comprends rien. Des bribes de rencontres et de bouts de vie ou d’amour. Pour certains je comprends, ou je compatis, je me perds dans la limite. Mais pour le chapitre 4, alors là impossible mon cerveau a planté. On passe du « tu » à « elle » sans comprendre si ce texte s’adresse alors à « elle » ou à « nous ». Enfin.

    C’est ta thérapie tout ça ? Pourquoi ici ? Je ne remets pas en doute ce que tu partages, je me demande simplement pourquoi le faire. Pourquoi prendre le risque d’être blessé par d’autres, pourquoi exposer ses faiblesses. Pour toi ? Ou pour elle ? Ou alors il y a une raison qui m’échappe encore. La question était finalement pertinente. Que cherches tu à (te) prouver ?

    Ce que nous sommes, qui nous sommes ne se résume pas à nos choix, où nos décisions comme tu l’utilises en titre de chapitre. Peut-être que ces décisions reflètent une partie de nous à un instant T. Mais chaque pas que l’on fait, chaque chemin que l’on emprunte, chaque décisions que l’on prend, nous mènent toujours ailleurs, un peu plus loin, un peu plus proche de qui on est. Mais ils ne nous définissent en rien. On peut toujours revenir en arrière. Je dis pas qu’on a de seconde chance systématiquement, je dis qu’on peut choisir de prendre un autre chemin que le premier.

    Et c’est comme ça pour ces souvenirs marquant. Je ne connais pas de famille pas cabossée par la vie. Je ne connais pas d’enfant qui n’ait pas pleuré d’un chagrin d’amour sur le trajet pour rentrer à la maison. Manquer d’amour, ou avoir peur d’être rejeter par l’amour. C’est si terrible, si triste, mais on sait toujours dans ce cas précis ce que c’est que d’aimé sans condition. Aimer au point de s’empoisonner la vie.

    Il y a toujours des gens qui traversent nos vies, c’est parfois juste une rencontre d’un instant et d’autre fois la rencontre d’une vie. Chaque personne nous apporte quelque chose, chaque personne contribue d’une manière ou d’une autre à notre évolution, en positif ou négatif. Mais l’on reste maitre de choisir quel voie on emprunte à ce moment là.

    Pourquoi des actes ? Tu es spectateur ou acteur de ta vie ? Tu te laisses balader par les choses les évènements en te disant que de toute manière ce que tu as vécu fait que tu es ainsi ? Et si c’est un acte, pourquoi des chapitres comme dans un roman ? Peut être que tu n’as pas fais attention, et que je suis trop pointilleuse.

    En tout cas, bravo pour le courage que tu as à te montrer ainsi. Ce serait comme se mettre à nu sur la place publique. Mais tu mérites tellement mieux que d’exister à travers tes histoires d’amour. Que ce soit celui d’une amante, d’amis ou de la famille. Peut être que le petit garçon blessé de ce chapitre devrait s’aimer avant de vouloir aimer. Peut être qu’il s’aime déjà et que je me trompe sur toute la ligne.

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    1. Hello Pome,

      Je te remercie pour ton retour d’une extrême bienveillance.

      Tes questions et ta conclusion sont intéressantes, mais je ne peux y répondre ou j’arrête d’écrire dès demain. 😌

      En revanche, je peux te dire que je suis d’accord avec toi sur toute la ligne ! 🤓

      Aimé par 1 personne

      1. Alors je travaillerais ma patience dès demain.
        Et merci pour la « bienveillance » mais j’ai l’impression d’être face à des textes délicats et j’ai eu peur que mon manque de tact tout au long de ce commentaire ne soit pas perçu comme il faut. C’est juste une envie de comprendre :).

        Aimé par 1 personne

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